Zones de confort et d’inconfort : médias et affects quotidiens
Une conférence internationale à l’Université de Montréal les 8, 9 et 10 octobre 2026.
Le confort et l’inconfort s’entremêlent constamment dans l’expérience médiatique. Par exemple, on peut mettre en évidence une insatisfaction générale tant dans les réactions des spectateur·ices que dans les discours universitaires, qui soulignent l’anxiété et la frustration liées à l’espoir sans cesse renouvelé de trouver du plaisir dans le divertissement. Prenons l’exemple de « l’ennui du défilement » (Benson-Allott 2021), où une quantité écrasante de contenus et des coûts d’accès croissants génèrent fatigue et anxiété. Une réaction à cela est la nostalgie bien documentée de la télévision linéaire ou des genres familiers (Niemeyer 2021; Becker et Trigg 2025), ou un retour vers les émissions « feel-good » et le « visionnage décontracté » (Tavlin 2024). Ces usages représentent une forme de soulagement, un moyen de suspendre temporairement les exigences du monde (Horn 2010). Ils constituent également une réponse à la fatigue numérique et aux logiques de l’économie de l’attention (Crary 2013).
La recherche a souligné une fonction protectrice fondamentale des médias (Casetti 2023). Le cinéma, la télévision et les médias numériques ont contribué à gérer — ou à filtrer — notre relation au monde, en offrant un refuge, une compensation et une réparation face aux tracas de la vie quotidienne. Cette orientation vers des expériences rassurantes et relaxantes est pertinente dans le contexte actuel de crise, qui s’est intensifiée depuis la pandémie et avec la montée des conflits nationaux et internationaux.
Une telle perspective nous permet de mieux comprendre le phénomène selon lequel, bien que désagréables ou décevantes, certaines émissions de télévision déprimantes ou celles qui dépeignent des affects ordinaires deviennent l’objet de pratiques assidues, passionnées et apaisantes telles que le « sad porn » (Beaver 2019) ou le « norm porn » (Tongson 2023). Dans ces cas, l’incertitude (Boni 2023), ou ce qui serait habituellement considéré comme source de malaise, devient une forme de réparation, voire de plaisir. Elle est activement recherchée en tant que pratique réparatrice adaptée à la « flexibilité affective exigée par la culture néolibérale » (Hargraves 2023, 8).
La recherche a mis en évidence des stratégies visant à éviter — ou à gérer autrement — des situations de malaise, d’irritation et d’échec associées aux médias. L’ennui, par exemple, s’applique à un large éventail d’expériences, entre passivité et activité (Bogost 2016 ; Paasonen 2021 ; 2024 ; Kendall 2025; Zawadka 2022). Un ennui ordinaire, ou « vulgar boredom », par opposition à l’ennui conçu comme culturellement ou intellectuellement enrichissant, pourrait être un moyen de faire face au sentiment que nous vivons dans un état de crise permanent (Richmond 2015).
Dans ce cadre, les frictions et l’échec peuvent aussi constituer un espace pour repenser notre position actuelle, notre orientation et notre notion de progrès — pas nécessairement d’une manière romantique et optimiste, mais en soulignant les limites de notre condition (Halberstam 2011 ; Appadurai et Alexander 2019, Alexander 2025). L’accent mis sur la recherche du confort peut étouffer l’engagement et renforcer les inégalités. Par ailleurs, des études critiques sur la commodité (Neves et Steinberg 2023) ont mis en évidence les multiples problèmes, à l’échelle écologique, politique, économique et sociétale, liés à l’accessibilité aux divertissements et autres biens de consommation dans notre monde capitaliste et post-industriel. Par conséquent, les réflexions sur le confort et l’inconfort définissent également des zones de privilège et de marginalité, et nécessitent des perspectives théoriques postcoloniales, féministes et queer qui soulignent que les individus marginalisés sont d’ordinaire exclus de ces mécanismes de défense et présentés comme des menaces (Edelman 2005 ; Ahmed 2006).
S’agit-il d’une forme d’« optimisme cruel » (Berlant 2011), d’une situation dans laquelle nous faisons ce qui finira par nous nuire ? La recherche d’un espace sûr est-elle utile en temps de crise, ou accentue-t-elle le manque d’engagement et la montée des inégalités ? Que signifierait embrasser l’inconfort ou explorer l’échec dans toute son ampleur ? Que révèlent le confort et l’inconfort sur le rôle des médias aujourd’hui ?
Le colloque explorera les dynamiques entre confort et inconfort dans l’expérience des médias. Notre objectif est de mieux comprendre les dimensions affectives de l’expérience médiatique à une époque d’incertitude, caractérisée par l’abondance de contenus et l’épuisement, le compromis, dans un contexte de crise mondiale et de menace constante — sur les plans politique, économique, social, écologique, sanitaire et culturel.
Les thèmes possibles incluent, sans s’y limiter :
· Le confort et l’inconfort dans les expériences médiatiques ;
· Les formes télévisuelles ou le divertissement « feel-good » ;
· L’échec ;
· Les multiples fonctions de l’ennui ;
· Les publics et le confort, l’ennui et l’inconfort ;
· Perspectives historiques sur le confort et l’inconfort ;
· Les approches politiques : quel est le prix de ce que nous appelons les « zones de confort » ?
· Approches théoriques issues de diverses disciplines : comment décrire le confort et l’inconfort ?
· Approches épistémologiques : que peuvent apporter les études des médias ?
· Explorations créatives des affects ordinaires et des formes de vulnérabilité.
Bien que l’accent soit principalement mis sur l’expérience de la télévision et des médias en streaming, nous invitons des propositions issues d’un large éventail de perspectives disciplinaires.
Veuillez envoyer votre proposition (250 mots maximum) accompagnée d’une notice biographique et bibliographique avant le 10 juin 2026. Les résultats seront communiqués après le 1er juillet 2026.
Le colloque ne requiert pas de frais d’inscription. Les voyages et l’hébergement sont à la charge des participant·es. Nous comptons cependant offrir de couvrir voyage et hébergement à deux personnes étudiant·es, ou en situation précaire, ou activistes.
Invité·es confirmé·s :
Aubrey Anable (Carleton University), Caetlin Benson-Allott (Georgetown University), Francesco Casetti (Yale University), Frédéric Dallaire (Université de Montréal), Tina Kendall (Anglia Ruskin University), Hunter Hargraves (California State, Fullerton), Elisa Linseisen (Hochschule für bildende Künste Hamburg), Chloé Pabertz (INALCO), Susanna Paasonen (University of Turku).
Organisatrices :
Marta Boni, Marion Froger, Moduk Koo (Université de Montréal) ; Stéfany Boisvert, (Université du Québec à Montréal).
Comité scientifique:
Sources :
Ahmed, Sara. 2006. “Orientations : Toward a Queer Phenomenology. ” GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies 12 (4): 543–74.
Ahmed, Sara. 2015. The cultural politics of emotion. Second edition. New York: Routledge.
Alexander, Neta. Interface Frictions : How Digital Debility Reshapes Our Bodies. Duke University Press, 2025.
Appadurai, Arjun, and Neta Alexander. 2019. Failure. Polity.
Beaver, Blake. 2019. “Feel-Sad TV: Sadness Pornography in Contemporary Serials.” disClosure: A Journal of Social Theory 28 (1).
Becker, Tobias, and Dylan Trigg, eds. 2025. The Routledge Handbook of Nostalgia. Routledge.
Benson-Allott, Caetlin. 2021. “The Ennui of the Scroll.” Film Quarterly 75 (2): 84–88.
Berlant, Lauren. 2011. Cruel Optimism. Duke Univ Pr.
Bogost, Ian. 2016. Play Anything: The Pleasure of Limits, the Uses of Boredom, and the Secret of Games. Basic Books.
Boni, Marta. Perdre pied. Le principe d’incertitude dans les séries. Sérial. Presses Universitaires François Rabelais, 2023.
Casetti, Francesco. 2023. Screening Fears: On Protective Media. Zone Books.
Crary, Jonathan. 2013. 24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep. Verso.
Edelman, Lee. 2005. No Future. Queer Theory and the Death Drive. Duke Univ Pr.
Halberstam, Judith. 2011. The Queer Art of Failure. Duke University Press.
Hargraves, Hunter. 2023. Uncomfortable Television. Duke University Press Books.
Horn, Heather. 2010. “In Praise of Boredom.” U.S. The Atlantic, February 24.
Kendall, Tina. 2025. Entertained or Else: Boredom and Networked Media. Bloomsbury Academic.
Neves, Joshua, and Marc Steinberg. 2023. The Cultural Politics of In/Convenience.
Niemeyer, Katharina. 2021. “Nostalgies du présent.” CinémaS 29 (2): 7–9.
Paasonen, Susanna. 2021. Dependent, Distracted, Bored: Affective Formations in Networked Media. The MIT Press.
Paasonen, Susanna. 2024. “Bored Audiences: Zoned In and Out.” In The Routledge Companion to Media Audiences. Routledge.
Richmond, Scott C. 2015. “Vulgar Boredom, or What Andy Warhol Can Teach Us about Candy Crush.” Journal of Visual Culture 14 (1): 21–39.
Tavlin, Will. 2024. “Casual Viewing.” Essays. N+1, December 16.
Tongson, Karen. 2023. Normporn: Queer Viewers and the TV That Soothes Us. New York University Press.
Zawadka, Beata. 2022. “The Un/Bearable Lightness of (Slow) Watching: Audiovisual Boredom as Stimulation.” European Journal of American Studies 17 (4): 4.
