Comment expliquer la popularité internationale des séries dramatiques danoises ? C’est la question que se pose, depuis 2014, le groupe de recherche danois pour lequel Andrea Esser travaille en tant que consultante internationale au Royaume-Uni, l’une des régions où la popularité est la plus marquée. Le groupe s’intéresse aux textes, à la production et aux audiences pour tenter de répondre au questionnement mais ce qui va intéresser Andréa Esser dans l’étude qu’elle nous présente est une problématique laissée de côté, celle qui anime l’ensemble du colloque : les plateformes.

La chercheuse se penche donc sur l’étude du marché britannique, et ce depuis 2010. Ce choix de temporalité s’explique par l’évidente absence de succès des productions danoise avant cette date. En effet ce n’est que depuis cette année 2010, que les séries danoises ont vraiment commencé à connaitre un succès international avec notamment The Killing exporté dans 159 pays, suivi par Borgen avec 67 pays. Notons la pertinence de l’étude du marché Britannique qui tient, encore aujourd’hui, la cinquième place du marché mondial en termes de nombre de chaînes et d’audiences. Le point de départ de son étude est alors le constat que les études médiatiques ont établi des concepts qui sont invalidés par la récente internationalisation des contenus télévisuels. Parmi eux : l’idée de « Cultural Discount » développée par Hoskins et Mirus, selon laquelle un programme pensé pour un public avec une culture spécifique peut difficilement plaire à un autre public ; l’idée de « proximité culturelle » qui, allant dans le même sens, exprime la présence, nécessaire au succès, de référents culturels communs au programme et au public ; et l’idée de Sinclair qui définit la notion de « marchés géolinguistiques » non communicants. Il apparaît clairement que ces idées ne peuvent s’appliquer aux séries danoises qui parviennent à s’exporter. Ainsi Andréa Esser souhaite expliquer ce succès atypique en questionnant les formes, les plateformes et les audiences.

Pour les formes, la conférencière reprend des perspectives théoriques diverses qui révèlent des caractéristiques relevant, d’une part, d’approches globales de la production et, d’autre part, de qualités propres aux séries danoises. En effet le premier point permet de réfléchir les séries comme des produits nativement tournés vers l’international ce qui se vérifie d’autant plus avec les séries danoises du fait de la petitesse du marché local. Une orientation également présente dans la production puisque les équipes sont souvent composées de membres venant du monde entier et/ou ayant beaucoup voyagé et qui ont par conséquent intégré des esthétiques et des techniques non spécifiques au Danemark. Concernant les qualités propres des séries danoises, nous pouvons noter leur dimension à la fois innovante et inspirée d’esthétiques cinématographiques, leur complexité narrative, la subtilité de l’éthique qui y est développée avec une vision du monde loin du manichéisme de certaines autres productions, leur réflexion autour du genre avec des personnages féminins centraux et complexes, l’usage du paysage comme projection de l’espace mental des protagonistes et enfin la présence de longs dialogues qui, plus que des espaces de communication, sont de véritables catalyseurs de pensées. Andréa Esser note cependant que ces qualités ne sont plus spécifiques au séries danoise, suite au succès international s’accompagnant d’imitations. Andréa Esser souligne enfin un goût marqué des spectateurs pour les intrigues criminelles, et ceci partout dans le monde.

La présentation s’attarde ensuite sur le marché de la télévision au royaume uni, nous rappelant sa taille, la prédominances de fictions produites sur le territoire et, concernant les contenus importés, la faible proportion provenant d’Europe — environ 0.5% — par rapport aux séries états-uniennes, canadiennes et australiennes. Ces rappels rendent d’autant plus surprenant le succès, aussi bien critique que commercial, de la série danoise The Killing diffusée sur BBC4 de 2011 à 2012. Pour expliquer le phénomène, la présentatrice nous décrit un marché fragmenté avec 50 à 300 chaînes dans les foyers. Parmi ces chaînes, les deux plus importantes, BBC1 et ITV représente 37% de l’audience, les quatre suivantes 2 à 6% et les 300 autres moins de 1%. La question qui se pose alors est celle du positionnement de BBC4 dans ce paysage audiovisuel fragmenté. L’élément qui ressort de l’analyse d’Andréa Esser est la qualité de l’éducation de l’audience de la chaîne.

La conférence s’attarde ensuite sur ce qui a décidé Klein, directeur de la chaîne en 2011, à diffuser une série danoise. Loin de croire au succès de ces programmes, le directeur souhaitait proposer un contenu permettant aux spectateurs de boire des verres sans accorder tant d’importance à l’écran. D’autre part, il ne souhaitait pas investir dans des programmes couteux pour les soirées où les autres chaînes proposaient déjà des séries qui attiraient toute l’audience. Les séries danoises étaient le choix parfait après les coupures budgétaires qu’a connu la chaîne. Enfin la programmation avait besoin d’un rafraîchissement pour se distinguer des autres, exigence de la direction.

Ainsi Andréa Esser conclut en démontrant que c’est la combinaison des facteurs liés aux formes, aux plateformes et aux marchés qui explique le succès de contenus qui ont su trouver une niche d’audience qui n’a de cesse de s’élargir.