Pierre Barrette, professeur à l’Université du Québec à Montréal, s’intéresse essentiellement à la télévision de son histoire à ses manifestations contemporaines, notamment autour de l’idée de mutation à l’ère du numérique et du multiplateforme. Ayant effectué un doctorat en sémiotique, son approche de la télévision reste fortement imprégnée par cette formation initiale à laquelle il associe la nécessité de sa pensée à s’ancrer dans des textes, des exemples, qui sont les points de départ de sa réflexion sur la télévision. Ainsi la conférence s’articule autour de la série québécoise Série Noire. Piere barette explique ce choix par deux raisons : d’abord Série Noire et la première série québécoise à être proposée en BingeWatching sur la plateforme de VOD Tou.tv, un mois avant la diffusion sur ICI Radio Canada, ensuite jamais une série québécoise n’aura provoqué un tel engouement critique, engouement qui, ne se reflétant pas dans les audiences, révèle un clivage de la réception selon les publics. La série soulève ainsi, selon Pierre Barrette, la relation qui se tisse entre les formes, les plateformes et les publics de lé télévision.

Pour situer la série, le synopsis est le suivant : « Série Noire raconte l’histoire de Denis et Patrick, deux scénaristes au bout du rouleau qui, après l’échec critique de leur populaire mais invraisemblable série juridico-policière La loi de la justice, sont contraints d’en écrire la suite. Pour sauver leur honneur et apporter un souffle de vérité à leur deuxième saison, ils se lancent dans une folle quête d’inspiration qui les amène à infiltrer, à leurs risques et périls, les milieux policiers, juridique et criminel. Une quête de vraisemblance qui pousse les auteurs dans des aventures encore plus rocambolesques que celles de leurs personnages » Dès lors apparaît une opposition intéressante entre Série Noire et l’histoire qu’elle raconte puisque qu’au contraire de « La loi de la justice », la série a connu un grand succès critique et un échec commercial. La série s’est conclue sur une deuxième saison et n’a pas été reconduite, faute d’audience.

Pour analyser ce cas, Pierre Barrette reprend et adapte le modèle sémio-pragmatique de non-communication de Roger Odin, pour proposer un contexte médiatique où coexistent deux espaces médiatiques qui ne communiquent pas : l’espace de production du texte et l’espace de réception où le texte réapproprié devient tout autre que celui produit dans le premier espace. Ces deux espaces, ayant chacun leurs contraintes propres, disposent au mieux de dénominateurs communs. Ce qui ferait qu’une série fonctionne, serait la présence d’un axe de pertinence entre ces espaces. Axe qu’il faut réfléchir selon trois entrées : les caractéristiques internes, formelles, du texte, la production de celui-ci et enfin sa réception. Si cette approche reste théorique chez Odin, Pierre Barrette propose d’enrichir la sémio-pragmatique par son approche socio-sémiotique en appliquant le modèle au cas d’étude qu’est Série Noire.

La présentation propose alors de construire l’axe de pertinence permettant d’aligner la production et la réception de l’espace médiatique de Série Noire en ayant comme point de départ les données textuelles de la série. Autrement dit, comment s’alignent les stratégies discursives internes au texte, les stratégies de promotion propres à l’espace de production et les stratégies d’appropriation qui concernent l’espace de réception.

L’analyse textuelle permet à Pierre Barrette d’identifier les stratégies suivantes :

  • D’abord, une transtextualité bidirectionnelle avec d’une part une métatextualité sur la télévision puisque les personnages sont les scénaristes d’une série et d’autre part une architextualité sur le cinéma avec une reprise et une critique des codes des films noirs par exemple. Ensuite, une présence autoriale diégétique avec les deux personnages qui sont les doubles des scénaristes du show, l’un deux étant joué par François Létourneau (scénariste de Série Noire). Ces deux premiers éléments créant une mise en abîme du rapport de l’artiste à la télévision. Et enfin, une posture décalée qui favorise la connivence avec le public.

Du côté de l’espace de production, l’analyse des paratextes — communiqués de presse, site internet etc… — permet de mettre en évidence les caractéristiques suivantes :

  • Premièrement, Une forte identification autoriale avec une mise en avant des auteurs dans la promotion de la série suivant un schéma cinématographique. Deuxièmement, un positionnement différentiel avec des campagnes publicitaires qui vantent l’originalité du programme. Troisièmement, du contenu en ligne orienté vers un Fan Club discriminé en fonction de l’âge et du genre (jeunes hommes). Enfin un recours systématique aux réseaux sociaux.

En ce qui concerne la réception critique, Pierre Barrette a tiré de différents articles ainsi que de deux comptes Twitter (l’un officiel, l’autre non) les éléments suivants :

  • La construction d’un énonciateur « artiste » appartenant plus au domaine de l’art qu’à celui de la télévision, le recours systématique aux superlatifs, une lecture très peu réelle de la fiction qui souligne plutôt des qualités esthétiques, une identification forte de la communauté qui s’exprime à travers un « nous » qui construit un groupe homogène de fans et enfin une appropriation créative de la série à travers des concours de connaissance et autres pages Facebook fictives des personnages.

L’analyse de ces trois types de stratégies (résumée dans le tableau de Pierre Barrette disponible au bas de l’article) mets en évidence des points de contact. L’idée d’auteur-artiste se retrouve ainsi dans les trois catégories. Le clivage qui en découle entre d’une part des œuvres artistiques et d’autre part des produits institutionnels est au cœur du récit et se retrouve à la fois dans la promotion et dans la réception. Pierre Barrette y voit une surdétermination du public avec un cadre énonciatif qui produit son propre public.

« Ce faisant, Série Noire reconduit sur le terrain de la série télé une logique de la distinction (eux-nous) qui fonde une nouvelle hiérarchie des formes culturelles. » Pierre Barrette.