Bien que le transmédia tire ses origines bien avant sa conceptualisation – on se rappelle de l’univers narratif du Magicien d’Oz – sa théorisation reste cependant d’actualité. Avec ses sept principes fondamentaux du transmédia, Henry Jenkins introduit la notion d’engagement à travers les concepts de Drillability et de Stickiness (2013). Ces deux formes d’engagement font montre d’un changement de paradigme dans l’univers télévisuel que nombre d’académiciens ont constaté, on peut pensé à Henri Jenkins avec le modèle de télévision basé sur le rendez-vous (Appointment based television) à un modèle basé sur l’engagement (engagement base model) (2009) ou encore avec Philipe Napoli, le modèle basé sur l’exposition (Exposure model) (Napoli) à un modèle basé sur l’engagement. Le terme étant en vogue dans les études du transmédia, il peut souvent être confondu et utilisé comme synonyme avec d’autres concepts. Philip Napoli a défini le terme en lien avec un contexte commercial lié à l’industrie télévisuelle américaine. Lors de sa présentation, Negotiating « engagement » in Transmedia Culture, Elizabeth Evans, professeur à l’université de Nottingham, part de la définition de Napoli, mais souhaite préciser le terme en l’incluant dans une multiplicité de contextes.

Pour ce faire, Pr. Evans a dirigé plusieurs entrevues avec des créateurs de contenu venant du monde entier (É.-U., R.-U., Canada & Danemark), elle a également formé des groupes de discussion et élaboré des questionnaires destinés aux spectateurs. Ces recherches l’ont mené à constater qu’il y a une vision dichotomique entre la façon dont les praticiens utilisent la notion d’engagement et la façon dont le public comprend le terme. Les créateurs de contenu conçoivent l’engagement comme un concept attaché à des caractéristiques spécifiques d’un média précis alors que le public perçoit le terme comme un concept menant à des réactions face au contenu, comme des sentiments, des actions, des comportements, et que ces réactions ne sont pas liées à des médias spécifiques. Pour le public, l’engagement est le même qu’on parle de livre, de jeux vidéo, de télésérie ou de cinéma.

Grâce à ces observations, Elizabeth Evans est arrivée à produire un modèle où l’on peut réunir les deux perspectives, soit, comprendre l’engagement comme étant autant lié à des caractéristiques spécifiques d’un média qu’englobant les différents types de médias. Elle distingue donc trois caractéristiques principales de l’engagement : Le Type de comportement, « quand nous sommes engagés nous faisons quelque chose » (Elizabeth Evans, notre traduction); la Forme de réponse face aux contenus, « elle peut être émotionnelle, physique ou intellectuelle » (Elizabeth Evans, notre traduction); une Valeur d’échange associée à cet engagement, « on sacrifie quelque chose pour être engagé, et la valeur définit si l’engagement est bon ou pas » (Elizabeth Evans, notre traduction).

Également, de ces entretiens la chercheur a dégagé trois caractéristiques qui définissent différents types d’engagements : l’immersion, l’interaction et la para-action. Bien que ces concepts soient complexes et entraînent des désaccords parmi les académiciens, pour le bien de sa présentation elle les définit très sommairement : l’immersion comme une intense concentration face au contenu (lire un livre, regarder un film); l’interaction comme une réaction requise pour qu’un contenu continue (Site internet, jeux vidéo); la para-action comme des activités tournants autour du contenu et liées au contenu (Twitter, Facebook, etc.).

Grâce à ce modèle, Elizabeth Evans peut illustrer la dichotomie résidant entre la pensée des praticiens et celle du public. Les créateurs interviewés conçoivent l’engagement principalement comme une conversation autour du contenu, qui est beaucoup plus liés aux aspects interactif et para-actif, qu’immersif. Le caractère « conversationnel » met d’autant plus en avant les stratégies de l’industrie à donner de la valeur à l’aspect para-actif et interactif de l’engagement, essentiellement grâce aux réseaux sociaux qui donnent une visibilité accrue aux contenues.

« Real, true engagement is the thing that gets people writing fan fic, fan art, starting organisation » (Jay Bushman, transmedia producer, US, in Elizabeth Evans Negotiating « Engagement » in Transmedia Culture 2017).

Au contraire, l’audience pense l’engagement en termes d’immersion, de « captivation », de relation, d’expérience avec le contenu et moins en termes d’activité autour du contenu. Dans ses recherches, Elizabeth Evans relève que les spectateurs parlent souvent de la perte de la notion du temps quand ils sont engagés dans le contenu. Pour certains, faire du « multitasking » pendant le visionnement (par exemple, tweeter, ou commenter sur Facebook) est un signe que la personne n’est pas engagée dans le contenu. Pour le public, les para-activités ne font pas partie prenante de l’engagement, mais restent bien une « extension » de celui-ci.

Tout le travail d’Elizabeth Evans consiste donc à comprendre comment le terme engagement est utilisé et à en réunir les différentes visions et utilisations afin d’en proposer une définition plus uniforme et précise pour ainsi lever le voile sur l’ambiguïté de son utilisation.

Pour un approfondissement du sujet, nous vous suggérons :

CHABOT, Pierre-Luc. 2012. « De l’immersion à l’engagement, la perspective des concepteurs de jeux vidéo sur l’expérience de jeu ». Montréal: Université de Montréal.

EVANS, Elizabeth. 2011. Transmedia Television: Audiences, New Media and Daily Life. Comedia. New York: Routledge. http://lib.myilibrary.com?id=310347.

———. 2016. « Negotiating “ Engagement ” within Transmedia Culture ». https://www.academia.edu/26560923/Negotiating_Engagement_within_Transmedia_Culture.

JENKINS, Henry. 2009. « In a Social Networking World, What’s the Future of TV? » Huffington Post. http://www.huffingtonpost.com/henry-jenkins/in-a-social-networking-wo_b_292014.html.

———. 2013. Spreadable media : creating value and meaning in a networked culture / Henry Jenkins, Sam Ford, & Joshua Green. Postmillennial pop.