“The replacement of a progamme series of timed sequential units by a flow of series of differently related units in which the timing, though real, is undeclared, and in which the real internal organization is something other than the declared organization”. Ainsi s’exprime Raymond Williams en 1974 dans Technology and Cultural Form, définissant le « flux » dans le contexte d’une forme spécifique de télévision (cinq ou six chaînes publiques, pas de câble, pas d’appareils d’enregistrement etc…). Si Valentina Re, professeure associée à la Link Campus University de Rome, prend cette citation comme point de départ de sa présentation, c’est qu’elle souhaite réfléchir l’idée de « flux » introduite dès les débuts de la télévision et aujourd’hui repensée, souvent discutée du fait de la délinéarisation des contenus par les nouvelles plateformes en ligne et la VOD (vidéo à la demande). En effet le propos de Williams met en évidence une approche du « flux » défini, non pas par une caractéristique essentielle du medium télévisuel, mais plutôt par l’expérience qui est faite de ce dernier par le téléspectateur. Le concept est précisé par Mittel qui permet à la chercheuse d’introduire l’idée d’une temporalité qui s’adapte à celle du spectateur (programmes importants aux heures d’écoute potentielles par exemple) et qui en même temps transforme la structure temporelle du spectateur en lui créant de véritables « rendez-vous télévisuels ».

La question posée par la présentation est celle de la pertinence de l’idée de « flux » dans le contexte contemporain auquel Amanda D. Lotz, dans The Television Will Be Revolutionized Second Edition (2014),  associe le passage d’un spectateur passif soumis à un programme fixe à un spectateur actif qui peut choisir où, quand et comment visionner ses contenus. Nous passerions alors d’une industrie télévisuelle de programmation à une industrie de publication. C’est-à-dire que disparaîtrait l’idée de « flux » contrôlé par qui que ce soit d’autre que le spectateur lui-même.  Cependant Valentina Re pense que l’idée de « flux » reste pertinente mais qu’elle doit être repensée à la lumière des nouvelles plateformes. La communication propose alors de discuter la notion à travers l’analyse d’un éventuel « flux » persistant sur Netflix, plateforme typiquement associée à l’idée de disparition de ce même concept.

Si le flux est une expérience du spectateur, la manière dont est présenté Netflix semble confirmé l’hypothèse de Valentina Re. La communication publicitaire de la plateforme de streaming, simplement résumée dans le slogan « See what’s nex », semble corroborer l’idée de continuité des programmes en rappelant la posture passive du spectateur à l’époque de Williams. Continuité qui repose notamment sur le système de recommandations géré par les algorithmes de Netflix. Si la grille horaire disparaît, il n’en reste pas moins une forme d’organisation — ici technologique, informatisée — sans laquelle l’accessibilité des programmes serait difficile. Pour la chercheuse, l’organisation est un élément indispensable pour permettre l’accès aux contenus. En effet, un spectateur laissé pour compte perdrait tous les guides lui permettant de naviguer dans la structure en stocks de programmes de Netflix. Dès lors apparaît une nouvelle forme de « flux » si bien que la conférencière en vient à remplacer le « flux » par « les flux » puisque « les télévisions » se sont visiblement substituées à « la télévision », esquissant ainsi une définition du « flux » comme catégorie générique englobant une diversité de stratégies médiatiques.

Valentina Re explicite cette acceptation en développant les différents « flux » que l’on peut retrouver sur Netflix. La première dynamique de redéfinition du « flux » initiée par la VCR est celle reliée à la possibilité de contrôler le moment de diffusion du programme et ainsi de passer d’un « flux » programmé à un « flux » défini par l’utilisateur. Sur Netflix, ce recentrage autour de l’expérience du spectateur est redoublé par une deuxième dynamique, celle d’un « flux » algorithmique, entendons par là que les contenus visionnés par le spectateur vont être analysés par une technologie propre à chaque plateforme qui vise à mettre en place des recommandations de visionnement. Le spectateur est alors en présence d’un « flux » déterminé par des données récoltées sur ses « goûts ». Dès lors se pose la question de la détermination des recommandations par des programmes dont le fonctionnement reste obscur pour le spectateur. Nous retrouvons ici la définition de Williams du « flux » comme organisation interne et dissimulée ; définition qui continue aujourd’hui, derrière l’apparente personnalisation des contenus, de poser la question d’une détermination, d’un contrôle implicite de l’espace médiatique du spectateur.

La présentation s’attarde ensuite sur d’autres formes de « flux » : le flux automatique de Netflix qui, sans réaction du spectateur, lancera automatiquement l’épisode suivant de la série qu’il regarde en passant le générique imposant un flux lié au Binge watching (consommation d’une série épisodes après épisodes sans interruption). Au terme de la série, c’est la bande annonce d’un autre contenu, choisi par l’algorithme de recommandation, qui sera proposée. Nous pouvons également noter le « flux » lié aux genres (du type « séries américaines ») ou encore de manière plus intéressante, ceux liés à des évènements du quotidien du spectateur, comme « films pour Halloween » ou « Primés aux oscars », qui tendent à rappeler l’idée d’imbrication du flux dans la temporalité du spectateur. Ces dernières catégories démontrent également une volonté de rattacher l’individu au collectif en s’appuyant sur des évènements d’intérêt public.

La dernière remarque de Valentina Re concerne une campagne publicitaire de Netflix lancée pendant la Saint-Valentin qui parlait de « tromperie Netflix » et développait l’idée d’une fidélité reposant sur le fait de ne jamais regarder Netflix sans sa moitié. Une campagne qui souligne encore la volonté de Netflix de s’introduire dans le quotidien de ses abonnés. Volonté qui a toujours été au centre de la notion de « flux » et de la programmation que ce soit sur les plateformes classiques ou sur les nouvelles plateformes de vidéo à la demande.

« Dans le contexte d’une « ère post-network », l’expérience du « flux » n’est ni désuète, ni simplement remplacée par un accès direct à des contenus spécifiques où et quand nous le souhaitons. Au contraire une multiplicité de formes innovantes de « flux » coexistent dans le contexte contemporain, autant en termes de stratégies d’organisation que d’expériences du spectateur. » Valentina Re.

Par Samy Benammar.