Si l’expression « nouveaux médias » jouit d’une popularité intarissable dans les études médiatiques contemporaines, Anne-Katrin Weber, maître de conférences à l’Université de Lausanne, propose, en ouverture du Colloque Formes et plateformes de la télévision à l’ère numérique, de prendre le contre-pied de cette tendance en abordant la question de la télévision comme nouveau média dans une perspective archéologique. Ses recherches concentrées autour de la télévision dans les années 40 — qu’elle qualifie de télévision expérimentale en lien avec l’instabilité d’une forme médiatique qui n’a encore défini ni ses formes ni ses plateformes — nous sont ici présentées à travers l’analyse de Télévision. Œil de Demain, document réalisé en 1947 par J.K. Raymond-Millet et récemment numérisé et diffusé par L’Institut National de l’Audiovisuel (disponible sur : http://www.ina.fr/video/CPF04010181). Cette remise en circulation par les archives françaises de l’Ina est à relier à la dimension prophétique du film qui, dans une approche science-fictionnelle, dépeint un monde où les écrans ont envahi tous les espaces, privés comme publics, et tous les moments du quotidien sous toutes les formes, fixes comme portatives : une fiction devenue, en une cinquantaine d’années, notre réalité. Cependant Anne-Katrin Weber souhaite dépasser cette lecture en recontextualisant le propos du film pour en tirer des conclusions, non pas sur les médias actuels mais sur l’histoire de la télévision.

Le film est, en effet, le produit de l’imagination d’une époque, et dépeint un média en interaction avec les autres technologies des années 40 ; interaction de laquelle découle l’idée que la télévision domestique n’est qu’une forme parmi d’autres, idée qui, prise dans une perspective historique, nous permet de repenser la télévision domestique comme un moment, un « entracte » pour reprendre l’expression d’Anne Katrin Weber. L’hypothèse est validée par la révolution numérique que connaissent les plateformes télévisuelles et qui rend de plus en plus fragile l’acceptation de l’application domestique (l’écran « familial » partagé) comme forme dominante de la télévision. Cette contextualisation permet également de révéler une certaine dimension mensongère au film qui occulte — volontairement ? — une partie de l’histoire, alors récente, de la télévision.

En analysant plus précisément le film, la communication permet d’en extraire les différents enjeux. D’abord le film s’ouvre dans le studio de l’unique Chaîne Nationale française et dresse un constat technique informatif, ce qui permet de rappeler l’état de la télévision dans les années 40 en France (diffusion en région parisienne, 12h d’antenne par jour, 1% des foyers équipés etc…). Ensuite la télévision est présentée sous différentes formes, du poste domestique aux hologrammes en passant par les appareils mobiles et la télécommunication visuelle (Skype dans les années 40). De ces fantasmes, ressort l’idée d’un médium hétérogène dont les applications relevant du « bricolage » révèlent néanmoins une forme de confiance aveugle dans la technologie : confiance symptomatique de l’époque.

Ces applications sont directement inspirées du portrait fait par Barjavel qui dans Cinéma total essai sur les formes futures du cinéma. décrit un dispositif qui sera la conjonction de « la radio, le cinéma et la télévision ».  Plus que des paroles prophétiques la conférencière propose de lire ces textes comme des témoignages qui démontrent l’intermédialité, l’instabilité, l’hybridation et la convergence qui caractérisent le paysage médiatique des années 40 à nos jours. Par exemple la revue française La Télévision fait déjà signe vers l’idée de convergence en traitant tous les médias. La revue crée des liens comme le rapprochement entre la télévision et le cinéma sonore qui nécessitent tous deux une décomposition et une recomposition du message en opposition à l’impression directe de l’image sur la pellicule dans le cinéma muet. Si nous ajoutons l’exemple de la « Visiotéléphonie », un téléphone qui transmet des images, montré dans le film, nous pouvons commencer à nous demander ce que signifie réellement le terme « nouveau média » puisque que cette technologie déjà existante est mise à côté de fantasmes pas encore développés. Ce à quoi répond Anne-Katrin Weber, s’inspirant de Tom Gunning, en définissant l’idée de nouveauté comme le résultat de l’interaction des innovations technologiques avec les discours qui les entourent.

Ces discours, dans Télévision œil de demain comme ailleurs, ont une portée idéologique qui fait également partie de la notion de Nouveauté. En effet, le cas ici étudié, prône une forme de modernité capitaliste, et de croyance dans le progrès tout en occultant certains éléments comme l’histoire récente de la France, notamment la collaboration avec l’Allemagne qui a abouti en 1944 à la création de la chaîne Fernshsender,

Ainsi la première conférence de ce colloque permet de rappeler, aux études médiatiques qui abordent souvent l’idée de nouveauté, que ce qui fait aujourd’hui partie de l’histoire a un jour été une vision de l’avenir tout en insistant sur le fait que les discours sur les médias — les discours qui composent ce colloque notamment — participent autant au paysage médiatique que les technologies qui le composent.

La télévision d’hier dessinait les contours de celle d’aujourd’hui ; la télévision de demain sera, sans doute, celle des possibilités que nous ouvrons aujourd’hui.

Par Samy Benammar.